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L'auberge rouge de Peyrebeille - le 04.11.2020 » 08:06 par Chantal_Belgique



Nous sommes en 1808. Pierre Martin et sa femme Marie font l'acquisition d'une ferme située à 1300 mètres d'altitude dans la commune de Peyrebeille en Ardèche. Profitant de l'emplacement stratégique de la ferme, Pierre Martin y adjoint une auberge construite en 1818. Cette bâtisse relativement isolée mais située au croisement de plusieurs routes commerciales devint rapidement un point de passage obligé avec arrêt pour bon nombre de voyageurs. Les affaires prospères des Martin en font un couple peu apprécié des paysans locaux. Propriétaire de plusieurs maisons à Peyrebeille, sa réussite suscite de nombreuses jalousies et nourrit bien des rancoeurs.

Nous sommes le 1er octobre 1833. Un grand nombre de personnes ont fait le déplacement pour voir ce couple, propriétaires d'une auberge, et leur domestique être guillotinés. En ce temps, les crimes étaient expiés à l'endroit même où ils avaient été commis. Cette ancienne ferme aurait été, raconte-t-on dans le pays, le théâtre pendant plus de 20 ans, d'une cinquantaine de meurtres et de nombreux vols, commis par les tenanciers Pierre et Marie Martin et leur employé Jean Rochette.
L'histoire veut qu'ils « assassinaient et détroussaient les voyageurs » qui s'arrêtaient dans l'établissement. Le trio aurait fait subir les pires tortures à ses victimes. Selon la légende, le domestique entrait en pleine nuit dans leur chambre armé d'un trident, les clouait sur leur lit, tandis que la femme Martin leur versait dans la bouche de l'huile bouillante ou du plomb fondu. Pendant ce temps, l'aubergiste, que la rumeur publique avait surnommé Lucifer, leur aplatissait le crâne à coup de maillet. Après avoir été dépouillés, les cadavres étaient brûlés dans un four installé au-dessus de la vaste cheminée, à droite, en entrant dans la cuisine. Puis, le domestique, un ancien lutteur forain, allait se débarrasser des restes des corps dans la nature. En tout, 53 personnes auraient été trucidées par le trio diabolique. Alors, ce 2 octobre 1833, tandis que le sang des accusés ruisselait au bas de l'échafaud, le pays tout entier avait la sensation d'être délivré de la terreur panique qui planait sur lui.




L'affaire
L'affaire criminelle débuta en 1831, lorsque le corps d'un voyageur, Antoine Enjolras, le crâne fracassé, fut découvert à quelques kilomètres de l'auberge.
En l'absence d'éléments concrets, la rumeur désigna les Martin comme responsables. Les époux Pierre et Marie furent arrêtés en même que leur domestique Jean Rochette.
L'enquête dura 2 ans. Et pendant tout ce temps les accusés ne cessèrent de proclamer leur innocence.
Mais la rumeur publique accabla les Martin. On prétendit que les aubergistes avaient assassiné de nombreux voyageurs afin de les détrousser puis abandonner leurs corps dans la campagne avoisinante. Il se dit aussi que les victimes avaient été brûlées. D'autres rumeurs parlèrent d'odeurs de sang nauséabondes ou de murs couverts de sang... Ces racontars étaient peu crédibles mais impressionnèrent grandement l'opinion publique. Par contre, on fit peu de cas des témoins bien vivants et qui s'étaient déclarés enchantés de leur séjour à l'auberge.


Le procès
Le procès des accusés se tint à Privas durant l'été 1833. Alors que le procès basculait en faveur des accusés par manque d'éléments concrets, un vagabond du nom de Laurent Chaze, connu pour son état d'ivresse habituel, déclara avoir été témoin du meurtre d'Enjolras. Ce témoignage unique scellera le sort des accusés.
Innocentés de tous les meurtres qui leur avait attribués, les accusés furent toutefois reconnus coupables de l'assassinat d'Antoine Enjolras et furent condamnés à mort.


Une erreur judiciaire ?
Tout d'abord, un contexte politique bien défavorable aux accusés. L'affaire de l'Auberge rouge doit être replacée dans son contexte historique. Aux insurrections des Canuts de Lyon en 1831, répondit celle des forêts royales en Ardèche. Le droit du ramassage du bois fut restreint pour les paysans au profit des scieries. Certaines furent incendiées et leurs bois coupés. Les « coupeurs de bois » opéraient de nuit dans un milieu qu'ils connaissaient parfaitement et n'avaient aucune peine à mettre la gendarmerie en déroute. Le préfet, inquiet, ordonna de faire revenir l'ordre. C'est dans ce contexte que le dossier des Martin avait été instruit.
Quant au procès des aubergistes, il eut pour fond un règlement de comptes politiques. Car nul n'ignorait l'appartenance du couple au clan des ultra-royalistes. Tous savaient que Marie Breysse avait caché un curé réfractaire, que Pierre Martin était un homme de main de la noblesse locale. On tenait pour sûr qu'il avait fait pression sur des propriétaires afin que ceux-ci cédassent leurs terres à bas prix aux nobles revenus d'exil. De plus, il était soupçonné de sympathiser avec les « coupeurs des bois ».
Or le contexte n'est pas favorable aux royalistes au début des années 1830, ce qui permit à l'affaire d'éclater et d'être sévèrement jugée. Depuis 1815, il existait des foyers de « résistants royalistes » en Ardèche que la justice cherchait à réprimer : le procès était l'occasion d'en éliminer certains car le contexte politique s'y prêtait. Louis-Philippe 1er, avec un rapport du procureur demandant la sévérité, n'accordera pas sa grâce au couple Martin satisfaisant ainsi et la justice partisane et les rancoeurs populaires.

Ensuite, la mauvaise réputation des tenanciers va de pair avec celle des auberges, considérées comme malfamées. Le caractère de Martin, montagnard dur et prêt à en découdre notamment pour récupérer son dû, prêche en sa défaveur. La jalousie à l'encontre de ses ex-fermiers devenus propriétaires d'un commerce prospère est un facteur à considérer. La mauvaise renommée des Martin est donc avérée : aucune plainte ne remonte auprès de la police avant l'enquête sur l'assassinat d'Enjolras, puis les langues se déchaînent après la disparition. Les témoins sont uniques et leurs propos frisent parfois le grotesque : les clients semblent davantage coucher dans le grenier à foin que dans les chambres, les meurtres ne sont pas discrets, pas plus que les transports nocturnes de cadavres.

Et aussi, les limites du fonctionnement d'une justice encore balbutiante au début du 19ème siècle sont mises à mal. Ainsi, les interrogatoires comportent peu de questions et les réponses sont brèves. L'occitan est un obstacle à la compréhension. Le greffier traduit en français les propos des témoins et inculpés tout en ajoutant des indications, même partiales, qu'ils trouvent nécessaires à la compréhension. Les déplacements sur les lieux du crime, malaisés, sont évités et des incohérences transparaissent des pièces judiciaires.


Optant pour la culpabilité ou l'innocence des Martin, ces publications permettront à chacun de se faire son opinion,
à défaut de connaître avec certitude la vérité.
Alors... A vous de juger !